L’espérance de vie augmente : OUI, mais jusqu’à quand ?

Vieux

Le dernier rapport de l’OCDE, publié le 21 novembre, fera date. Ce document passionnant révèle une baisse spectaculaire de la mortalité due aux principales pathologies que sont le cancer et les maladies cardio-vasculaires (Voir Rapport de l'OCDE).

Selon ce rapport, depuis 20 ans la mortalité globale par crise cardiaque a diminué en moyenne de 40 % et les décès par accident vasculaire cérébral (AVC) ont été divisés par deux depuis 1990. Les décès par cancer ont pour leur part diminué de 15 % au cours de la même période, notamment en raison d’un recul sensible de la mortalité due aux cancers de l’estomac, du côlon, du sein et du col de l’utérus chez les femmes, ainsi que des cancers de la prostate et du poumon chez les hommes.

En 2011, le taux moyen de décès par cancer dans les pays de l’OCDE était de 211 pour 100.000 habitants mais les maladies cardiovasculaires demeurent toutefois la principale cause de mortalité dans les 33 pays de l’OCDE étudiés et représentent encore un tiers des décès en 2011, contre un quart pour l’ensemble des cancers.

Cette étude nous apprend que la France est en cinquième position en termes d’espérance de vie à la naissance, avec 82,2 ans. Mais notre Pays prend la première place pour l’espérance de vie à 65 ans : 23,8 ans pour les femmes et 19,3 ans pour les hommes.

En matière de dépenses de santé, la France arrive en troisième position des pays de l’OCDE (derrière les États-Unis et les Pays-Bas), avec 11,6 % de son produit intérieur brut (PIB) consacré à la santé. Particularité française, les dépenses de santé restant à la charge des patients ne représentent que 8 % des dépenses totales de santé, contre 20 % en moyenne dans l’OCDE.

Fait remarquable, le cap des 80 ans d’espérance de vie moyenne a été franchi en 2011 dans quarante pays, les 34 pays de l’OCDE auxquels ont été associés les six pays dits émergents (Chine, Inde, Indonésie, Brésil, Russie, Afrique du Sud).

L’évolution la plus encourageante révélée par ce rapport est sans aucun doute la progression sans précédent de l’espérance de vie moyenne qui a progressé de dix ans en quarante ans. Pour certains pays, comme la Turquie ou la Corée du Sud, cette progression de l’espérance de vie a presque atteint 20 ans depuis 1970 et s’élève à présent à 74,5 ans pour la Corée du Sud et à 81 ans pour la Turquie.

Autre exemple, le Chili qui a vu son espérance de vie moyenne progresser de 15 ans au cours des 40 dernières années. Même les pays « en voie de développement » comme l’Indonésie et l’Inde, ont également gagné plus de quinze ans d’espérance de vie moyenne pour atteindre respectivement 69,3 et 65,5 ans.

Cette progression sans précédent de l’espérance de vie dans l’histoire de l’humanité se retrouve également, bien que dans une moindre mesure, au niveau mondial. Selon une étude réalisée à partir de données recueillies dans 187 pays et publiée en décembre 2012 dans la célèbre revue médicale britannique Lancet, de 1970 à 2010, l’espérance de vie à la naissance a augmenté en moyenne au niveau mondial de 11,1 ans pour les hommes et 12,1 pour les femmes.

Il est frappant de constater à quel point cette évolution incontestable décrite par l’OCDE et confirmée par d’autres grandes études épidémiologiques internationales va à l’encontre de la plupart des idées reçues et inflige un cinglant démenti aux nombreux « Cassandres » qui tentent de nous faire croire que nous vivons moins bien et moins longtemps que nos parents et nos grands-parents !

L’étude de l’OCDE nous apprend également que, sous le double effet de la crise mondiale et des politiques de rationalisation entreprises, les dépenses de santé qui avaient progressé plus vite que la croissance économique au cours des dernières décennies ont eu tendance à se stabiliser depuis 2008 et ont même régressé dans onze des 34 pays de l’OCDE.

Les États-Unis restent les champions du monde en matière de dépenses de santé : ils y consacrent 18 % de leur PIB (presque le double de la moyenne de l’OCDE qui est de 9,6 % du PIB) et 8 608 $ par habitant et par an, loin devant la Norvège (5 669 dollars), la Suisse (5 643 dollars), les Pays Bas (5 100 dollars), l’Autriche (4 550 dollars) et la France (4 120 dollars).

Mais le plus surprenant est que ce grand pays, en dépit d’une médecine de pointe et une densité d’équipements médicaux (IRM, scanners) nettement plus importante que dans les autres pays développés, est loin d’obtenir des résultats qui soient à la hauteur de ses investissements : alors qu’en 1970 l’espérance de vie aux Etats-Unis était supérieure de plus d’un an à l’espérance de vie moyenne des pays de l’OCDE, elle est à présent inférieure de plus d’un an à cette même moyenne et n’arrive qu’en 26e position.

Cet apparent paradoxe montre à quel point l’état d’une population, en matière de santé et de bien-être, ne dépend pas seulement du niveau des dépenses de santé et des technologies médicales mais également de facteurs éducatifs, sociaux et culturels qui restent encore aujourd’hui largement sous-estimés.

À cet égard, notre Pays constitue un exemple plus qu’éclairant. En matière de maladies cardio-vasculaires, la France arrive en deuxième position des pays de l’OCDE, juste après la Suisse et sa mortalité cardio-vasculaire a diminué de 53 % en 20 ans, une baisse supérieure à celle constatée au cours de la même période pour l’ensemble des pays de l’OCDE.

Il est cependant très difficile d’évaluer les parts respectives de la médecine et de la chirurgie dans ce progrès et des changements de comportement (tabac, alcool et alimentation) dans cette régression très importante de la mortalité par maladies cardio-vasculaires. On peut cependant poser l’hypothèse que notre mode de vie et notre alimentation ainsi que notre bon classement en matière de surpoids (la France est en 12e position, derrière le Japon, la Norvège et l’Italie) ont joué un rôle important dans ce bon résultat.

S’agissant plus particulièrement de la France, cette vaste étude de l’OCDE est riche d’enseignements car elle présente le mérite de nous comparer aux autres grands pays développés de la planète. Certes, d’autre pays obtiennent de bons résultats en matière d’espérance de vie à la naissance et se situent également dans la moyenne des grands pays développés en matière de dépenses globales de santé.

Pourtant, notre Pays fait nettement moins bien en matière de prévention des grandes pathologies et reste très au-dessus de la moyenne dans deux domaines qui font des ravages en matière de santé : la consommation excessive d’alcool et le tabagisme.

Même si la consommation d’alcool a diminué fortement dans notre Pays depuis 40 ans, elle reste aussi la plus élevée de l’OCDE avec 12,6 litres d’alcool pur par adulte en 2011 contre une moyenne de 9,4 litres dans l’ensemble de l’O.C.D.E.. La France reste le pays où l’on consomme le plus d’alcool parmi la population adulte et, contrairement à bien des idées reçues, les Français boivent plus que les Russes, les Polonais ou les Tchèques !

Or, faut-il le rappeler, la consommation excessive d’alcool est responsable de 49 000 décès par an dans notre Pays selon une récente étude publiée en mai 2013 par l’INVS (Institut national de la veille sanitaire) (Voir INVS). Cette étude montre que l’alcoolisme reste la deuxième cause de décès évitable en France et révèle également que la consommation excessive d’alcool s’est banalisée chez les jeunes : un collégien français sur six et trois lycéens sur cinq reconnaissent avoir déjà été ivres et le quart des élèves de terminale consomme régulièrement de l’alcool !

S’agissant du tabac, la situation n’est guère plus reluisante et notre Pays ne parvient pas à faire baisser sensiblement la consommation de ce produit particulièrement nocif pour la santé. Le tabac reste en effet la première cause de mortalité évitable en France. Après avoir fléchi jusqu’en 2005 à 31,4 %, la proportion de fumeurs adultes est remontée à 34 % en 2012 avec une proportion de femmes qui tend à se rapprocher de celle des hommes.

Une estimation récente publiée dans la Revue du praticien a réévalué de 66 000 à 73 000 le nombre de décès attribuables au tabac en France (59.000 décès chez les hommes et 14.000 chez les femmes). Rappelons également qu’un fumeur sur deux décédera à cause du tabac et qu’il faut également ajouter à ce bilan morbide les 5 000 décès par an (plus que les décès par accidents de la circulation) qui restent provoqués par le tabagisme passif. Au total, on estime donc à au moins 120 000 le nombre de décès annuels provoqués directement et indirectement par l’alcool et le tabac, ce qui représente plus de 20 % des décès enregistrés chaque année dans notre Pays.

Pour mieux comprendre la montée en puissance de ces comportements à risque et la persistance de ces actions néfastes, une autre étude est particulièrement intéressante. Il s’agit du second « Baromètre de la Santé des Français », réalisé par AXA Prévention. Selon ce travail, 86 % des Français se disent en forme et 80 % de nos concitoyens se sentent concernés par leur santé, ce qui n’étonnera personne. Mais ce qui en revanche est surprenant, c’est le décalage entre la perception de bonne santé qu’ont une majorité de Français et le pourcentage réel de Français vraiment en bonne santé physique et mentale

En effet, l’analyse des données recueillies par les enquêteurs montre que seulement 24 % des interrogés sont « vraiment en bonne santé ». C’est-à-dire, avec des résultats positifs dans cinq critères retenus : présence ou non d’une maladie grave ou chronique, dépression, surpoids/obésité, qualité de sommeil et stress.

Cette étude révèle de manière éclairante un véritable malaise psychologique chez les jeunes qui se déclarent de plus en plus stressés et angoissés : un peu plus de 50 % des jeunes âgés de 25 à 34 ans déclarent en effet « subir un stress élevé ». En revanche, les plus de 65 ans ne sont que 24 % à se dire stressés. Toujours selon cette étude, la dépression toucherait 30 % des 25-34 ans, contre seulement 13 % des plus de 65 ans !

Cet écart entre l’état de santé réel et l’état de santé perçu par les intéressés se retrouve également quand on mesure la « distance » pour le moins impressionnante qui existe entre les bonnes résolutions de nos concitoyens en matière de santé et leurs choix de vie.

En effet, si cette étude montre que 70 % des Français considèrent qu’il est nécessaire de ne pas fumer et que 54 % pensent qu’une alimentation équilibrée est nécessaire, la réalité est toute autre puisque, selon cette étude, il n’y aurait que quatre Français sur 10 qui auraient adopté un mode de vie globalement sain reposant sur quelques règles de base : pas de drogue, pas de tabac, une consommation d’alcool modérée, une alimentation équilibrée et un exercice physique régulier.

Dans la « vraie vie », 21 % des Français ne prennent pas leurs repas à heures fixes et mangent à n’importe quelle heure, 34 % fument, une proportion qui reste considérable, 37 % ont une consommation d’alcool à risque, 58 % n’ont pas une alimentation équilibrée et 66 % ne pratiquent pas l’activité physique recommandée.

Le résultat de ces comportements à risque est malheureusement édifiant : 28 % des Français sont en surpoids important ou obèses et, selon les normes internationales seule la moitié des Français n’est pas en surpoids. Enfin, 13 % des adultes, soit près de 6 millions de personnes, sont dépendants de l’alcool et la moitié des Français ne pratique pas de suivi médical régulier.

Quant aux messages d’information et de prévention sur les dangers des comportements à risque qui sont adressés à la jeunesse, le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne sont pas très efficaces, sans doute parce qu’ils ne savent pas toucher les points sensibles chez les jeunes et se contentent de mettre en avant des arguments purement rationnels et médicaux.

Le problème est que ces arguments ne fonctionnent pas dans la population visée car l’idée de la maladie et de la mort reste très abstraite pour un adolescent. En outre, ce type d’argument pourrait même s’avérer contre-productif et provoquer chez certains jeunes le syndrome du « fruit défendu » qui va les conduire à transgresser l’interdit pour défier les adultes et l’ordre établi.

Il est en outre important de souligner qu’un changement radical de comportement s’est opéré depuis une vingtaine d’années quant aux modes de consommation d’alcool chez les jeunes dans notre pays. Comme le souligne Marie Choquet, Présidente du comité scientifique de l’Institut de recherche scientifique sur les boissons (IREB), un nombre croissant d’adolescents et de jeunes sont à présent incapables de consommer de manière modérée, dans un cadre convivial, des boissons alcoolisées et recherchent dans l’alcool un effet psychotrope immédiat.

Pour dire les choses plus simplement, ces jeunes consomment l’alcool comme une drogue et recherchent le basculement instantané dans un nouvel état de sensation et de perception. C’est ce qui explique la progression très inquiétante de ce que les spécialistes appellent l’ »Alcoolisation Ponctuelle Importante » ou API et qui est la traduction française du fameux « binge drinking », que l’on peut observer dans nos villes en fin de semaine.

Cette consommation ponctuelle très excessive d’alcool présente des effets particulièrement néfastes sur la santé physique et mentale. Elle augmente non seulement le risque de nombreuses pathologies (cancers, maladies du foie, maladies cardio-vasculaires) mais provoque également une altération prématurée et parfois irréversible des facultés cognitives telles que la mémoire et la concentration. Cette alcoolisation brutale a également de graves répercussions en matière sociale en favorisant les comportements violents et agressifs de toute nature.

Si cette consommation massive et spécifique d’alcool et de tabac mais également d’un certain nombre d’autres substances psychotropes (médicaments et drogues diverses) devait persister dans les tranches d’âge les plus jeunes de notre population, nous risquerions d’être confrontés d’ici à quelques années à de très sérieux problèmes, non seulement en matière de santé publique mais également sur le plan économique et social.

La banalisation et la généralisation de ces conduites à risques et de ces pratiques addictives par notre jeunesse doivent nous interroger et nous devons sans tarder, en écoutant davantage les professionnels mais également les associations spécialisées, mettre en place de véritables politiques de prévention et de lutte contre ce fléau. Cette perte de sens, cette angoisse et ce pessimisme généralisé face au monde et à l’avenir qui touchent une part croissante de nos concitoyens, méritent une véritable réflexion collective et doivent être mieux reconnus par nos responsables politiques.

Il serait en effet pour le moins paradoxal que les extraordinaires progrès enregistrés au cours de ces dernières décennies en matière d’espérance de vie et dans la lutte contre les grandes pathologies soient remis en cause par les comportements individuels d’une part croissante de la population. C’est pourtant ce qui a peut-être déjà commencé car, si l’espérance de vie continue à croître au même rythme impressionnant depuis plusieurs décennies dans notre Pays, il semble en revanche que l’espérance de vie sans incapacité, celle qui mesure les années qui nous restent à vivre en bonne santé et en pleine autonomie, stagne depuis quelques années.

Face à ces nouveaux défis qui dépassent largement les seules problématiques de santé publique et revêtent une dimension sociale et culturelle, nous devons tous nous mobiliser pour que demain, nous puissions continuer, non seulement à ajouter des années à la vie, mais surtout à ajouter de la vie aux années et à construire une société plus humaine et porteuse de nouvelles espérances.

Initialement publié sur RTflash, cet article est reproduit avec l’aimable autorisation de René TRÉGOUËT, Sénateur Honoraire et fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

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  1. Oui mais ce qui est important ce ne sont pas la durée de vie, mais la durée de vie en bonne santé.
    Et ça ce sont des chiffres plus subjectifs donc plus difficiles à avoir.

  2. En general on a des article tellement courts qu’ils ont aucun interet et aujourd’hui un pavé tellement long qu’on a meme pas envie de commencer !

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    1. C’est surtout qu’il s’agit à la base d’une « lettre » et pas véritablement d’un simple article web :

      « Initialement publié sur RTflash, cet article est reproduit avec l’aimable autorisation de René TRÉGOUËT, Sénateur Honoraire et fondateur du Groupe de Prospective du Sénat »

  3. Très bon article, un peu trop focalisé sur les standards diabolisés, évidemment il serait difficile de développer au niveau macro : zones urbaines polluées contre zones de campagne, hygiène alimentaire (industriel contre local), l’effet des pesticides, des colorants et tous les produits toxiques déversés avant ou après culture, les dérèglements ormonaux, les particules fines des véhicules diesels qui viennent aggraver lourdement le bilan. L’espérance de vie progresse, mais la qualité et la quantité ont toujours été antagonistes jusqu’à ce jour.

  4. Y’en a marre de vos pubs avec du son sur IPhone! Quand allez-vous enfin penser au confort de vos lecteurs plutôt qu’à l’argent que les pubs vous rapportent ???

  5. Bonjour, je doit être stupide mais je ne comprend pas la référence « aux nombreux « Cassandres » qui tentent de nous faire croire que nous vivons moins bien et moins longtemps que nos parents et nos grands-parents ».
    Sinon bonnarticle de la part de René encore une fois :)

  6. La natalité baisse dans nos pays développés. Les retraites ne pourront pas être payées. L’immigration n’est pas une solution; c’est la route directe vers le chaos social et la destruction des pays.
    Seule solution : l’allongement de la vie et surtout une vie beaucoup plus longue et en bonne santé. Seul moyen de maintenir la population au travail et de ne plus avoir à payer les retraites ni les frais de maladies qui vont en s’accroissant constamment. Comme vous continuerez de travailler, vous pourrez vous payer les traitements et ainsi ne pas dépendre des aides publique et de la sécurité sociale.
    Il n’y a pas d’autres solutions.

  7. Comme déjà cité précédemment,

    Nous vivons plus longtemps, pour être au final, malade plus longtemps.

    Ca ne sert à rien.

    Mourons plus jeunes et heureux de mort naturelle,
    plutot que vieux, a bout, tristes, aigris.

    B.R

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